Ceci est une fiction.
Je regarde l'heure sur mon réveil, juste à côté de moi. Malgré la pénombre, j'arrive à voir qu'il est 20h47. Je sens mon coeur battre de plus en plus vite et de plus en plus fort. Au loin,
j'entends les talons de ma mère claquer sur le carrelage du couloir. La porte d'entrée s'ouvre et se referme : ma mère est partie pour sa répétition de théâtre, comme tous les jeudis soirs.
Recroquevillée au fond de mon lit, j'essaie d'espérer qu'il ne vienne pas ce soir. Je sens l'angoisse et la peur monter en moi. Et lorsque j'entends son pas lent mais décidé qui s'approche de ma
chambre, ce sont des larmes qui me montent aux yeux. Je prie de toutes mes forces pour qu'il s'arrête et fasse demi-tour. Trop tard ! Je vois son ombre, dans la lumière, juste sous la porte.
J'entends alors la poignée grincer, lentement, comme si elle savait ce qui se passait et me plaignait. Dans l'encadrement de la porte, je le vois alors, lui, mon père. Comme à chaque fois depuis
des mois, déjà, il veut que je me taise et que je sois docile. Et comme à chaque fois après ces recommandations il m'arrache les couvertures et m'enlève mes vêtements. L'enfer commence et semble ne
jamais cesser. Durant toutes les minutes que dure ma peine, je prie pour que ma mère revienne et nous aperçoive ainsi, surprenant son mari, mon père, obligeant sa fille à faire de telles horreurs.
Je pleure en silence. Je souffre, en silence aussi. Et après un temps infini, enfin, il repart me laissant seule, nue et salie, dans mon lit. Je passe alors ma nuit à me vider des larmes de mon
corps. Puis, finalement, je réussis à m'endormir, d'épuisement et de désespoir.
Aujourd'hui, j'ai décidé de parler. Mais à qui ? Peut-être devrais-je téléphoner à l'une de ces associations, si nombreuses, à qui l'on peut tout dire et à qui l'on doit tout dire ? Je serais
pourtant bien incapable de raconter tout ce qu'il a pu me faire à des personnes qui ne me connaissent pas, dont j'ignore tout, qui ne savent même pas qui est mon père ! Comment vais-je pouvoir leur
dire ces choses dont je ne peux que taire le nom ? C'en est presque risible ! "Racontez-nous tout, n'ayez pas peur." Ce n'est pas une question de peur : je ne peux simplement pas exposer des faits
si privés et si intimes à des inconnus.
Ma mère ! Ma mère n'est pas une inconnue ! Je dois tout lui révéler. Il faut que cela cesse. Je n'arrive plus à supporter ses mains sur moi, ses lèvres sur les miennes, son corps sur mon corps,
dans mon corps. Il faut que je lui dise tout, qu'elle sache qui est cet homme qu'elle croit aimer mais qui n'est qu'un imposteur et un menteur.
Mais comment va-t-elle réagir à une telle nouvelle ? Va-t-elle seulement me croire ? Pourquoi me croirait-elle, moi, une gosse de tout juste 14 ans ? Certes, je suis sa fille mais mon père a
toujours été un homme exemplaire ! Il a toujours été félicité pour tout ce qu'il a fait. Toute sa vie durant il n'a fait que le bonheur autour de lui. Il a rendu ma mère heureuse, il a rendu sa
mère heureuse en lui offrant une petite-fille. Il rend de nombreuses personnes heureuses en les soignant et les écoutant. Il n'a jamais fait que le Bien. Et moi, petite gamine de 14 ans, je veux
annoncer à ma mère, qui a tant confiance en lui, que son mari est un monstre ! Elle ne me croira jamais, c'est absolument impossible ! Pourtant il le faut. C'est absolument nécessaire, absolument
indispensable ! Soit ! Elle VA me croire !
Mais que va-t-elle faire ? Va-t-elle lui faire un procès ? Cela va durer des années, des années durant lesquelles je vais avoir à revivre toutes ces scènes mentalement. Et elle, ma mère, si douce,
si calme, comment va-t-elle faire face à tout cela ? Sera-t-elle désormais éternellement triste et inconsolable ? Et mes grands-parents ? Accepteront-ils l'idée que mon père soit une ordure ? Toute
ma famille va me haïr d'avoir cassé leur bonheur et la sérénité qui régnait jusqu'alors. Elle me fera porter ce lourd fardeau toute ma vie durant !
Ma vie ! Voilà ce qu'il me reste à faire !
J'ai passé la journée ainsi, à penser sans cesse à tout cela, à retourner inlassablement ces idées dans ma tête. La nuit tombe. Juste avant d'aller me coucher, je passe par la salle de bain, pour
prendre les somnifères et autres médicaments soporifiques présents dans l'armoire à pharmacie, que mon père fournit à ses malades, de temps en temps. Par chance, il y a deux boîtes neuves.
Emportant ce trésor avec moi, je me dirige dans ma chambre. D'un seul trait, j'avale tout le contenu des flacons. Juste avant de m'allonger, j'attrape un petit morceau de papier sur lequel
j'inscris ces quelques mots : "Maman, je t'aime". Puis je m'endors, paisiblement.
Le lendemain, vers 11h30, ma mère s'inquiétant de ne toujours pas m'avoir vu levée se dirigera dans ma chambre. Elle me retrouvera inanimée : il sera trop tard ! Elle lira la petite pensée que je
lui avais laissée et sera à jamais inconsolable. Ma grand-mère aussi sera terriblement affligée par la perte de sa seule et unique petite-fille. Quant à mon père ? Soit il avouera tout, soit il
gardera ce lourd fardeau toute sa vie durant et s'en voudra à jamais. Finalement, tous mes proches souffriront peut-être plus en ne leur avouant pas qu'en leur exposant toute la vérité.
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Je n'ai jamais réussi à avaler toutes ces pilules. Je n'ai jamais pu en parler à qui que ce soit. Aujourd'hui, je suis âgée, je vis seule, ayant toute ma vie craint de répercuter ce phénomène sur
mes propres enfants. Chaque jour, j'y pense et j'y repense en pleurant. Ma seule consolation aura été de voir ma famille vivre heureuse. ...