Ceci est une fiction.
C'était dans le bus, un bus bondé, plein à craquer, où l'on ne pouvait pas s'accrocher, que ce soit aux poignées ou aux barres, mais où l'on ne tombait pas, trop serrés les uns aux autres que nous
étions. Nous étions tellement entassés qu'il me semblait parfois ne plus toucher terre, la foule me soulevant légèrement. Par chance, moi, je pouvais m'accrocher à une barre. Cela n'avait aucun
intérêt, mais cela me rassurait des chutes toujours affligeantes qui surviennent lors d'un arrêt trop brutal du véhicule. Pourtant, je n'avais pas de quoi me réjouir. La barre était glissante,
poisseuse. C'en était presque répugnant ! Et tous ces gens autour, transpirants, quelquefois malodorants. Et lui, juste sous mon nez, avec son auréole sous le bras et son haleine pestilentielle. Si
je ne m'étais pas retenue, je crois que j'en aurais vomi. Heureusement, le hasard avait fait que je me trouvais juste en face de la porte, me procurant ainsi par moments un air relativement
purifié.
Le bus s'arrête. Evidemment, la femme juste derrière moi veut descendre. Et en raison de sa taille que je qualifierais poliment de "ample", il faut que le troupeau que nous formons descende pour
lui laisser le chemin libre. Je m'exécute, comme tous les autres, comme si nous étions des automates dont les gestes sont programmés, comme si toute notre vie se répétait inlassablement, de façon
répétitive, toujours identique de jour en jour.
Et nous sommes remontés...
C'est là que ma vie a changé. Le grand démanché transpirant qui se cramponnait à la même barre que moi avait laissé sa place à un garçon singulier. Châtain, très pâle, les yeux d'un vert à faire
pâlir les plus belles plantes, grand, élancé, mince, svelte. Et ce regard... Plein de tendresse, de patience, d'intelligence. D'une telle intensité ! Un bref instant, nos yeux se sont croisés, et
j'ai été subjuguée. Ses yeux me disaient : "La vie est une force, que nous partageons, même dans les pires moments, mais surtout dans les meilleurs". Et ceux-là, ces "meilleurs moments", je les ai
voulus, aussitôt, sans plus attendre, ... avec lui. ...